8

Réfléchissant à ce qu’il avait appris – ou, plutôt, à ce qu’il n’avait pas appris – de Kaï et d’Ouserhet, Bak franchit rapidement le seuil de l’ancien corps de garde. Dans l’obscurité qui régnait à l’intérieur, il ne vit pas qu’un autre homme venait vers lui : Nebamon, l’un des compagnons de jeu de Mahou. Le pied de Bak heurta durement la cheville du marchand, pendant que la tête baissée de Nebamon lui écrasait le nez.

Bak fit un bond en arrière en grommelant un juron. Reconnaissant le marchand hébété, il tempéra ses paroles par le meilleur sourire dont il était capable malgré sa douleur.

— Nebamon ! Juste celui que je voulais voir !

Appuyé au montant de la porte, le marchand aux cheveux blancs massait sa cheville endolorie.

— J’ai ouï-dire que ton enthousiasme pour ton métier ne connaît pas de limite, lieutenant, mais fallait-il que tu m’estropies pour atteindre ton but ?

— Tu n’as pas été en reste, répliqua Bak, refoulant ses larmes. Quelle que soit la raison de ta hâte, je doute qu’elle vaille un nez cassé.

Nebamon eut la bonne grâce de rougir. Il était légèrement plus grand et plus mince que Bak. Son visage fin, son nez aquilin et ses yeux bleu pâle indiquaient qu’un de ses ancêtres était venu d’une contrée lointaine, située au nord de Kemet. Il portait un simple pagne blanc et des bracelets de perles multicolores, des anneaux de cheville et un collier large de belle qualité. Cependant, sa noble apparence était trompeuse. Il n’était qu’un simple négociant, qui naviguait au-dessus du Ventre de Pierres et embauchait des haleurs pour tirer sa marchandise dans les rapides précédant Kor et, plus au nord, ceux d’Abou. Comme il s’enfonçait rarement dans Kouch où se trouvaient les denrées exotiques les plus précieuses, il jouissait d’un succès limité.

Cinq marins firent irruption par la porte de la forteresse, proférant jurons et malédictions. Ils étaient talonnés par deux chiens noirs au museau large qui leur mordillaient les mollets et par deux Medjai qui, eux, les persuadaient de remonter rapidement la rue en les aiguillonnant de la pointe de leur lance. Les marins étaient sales et en sueur. L’un saignait du nez, un autre boitait, un troisième avait les lèvres tuméfiées. Lorsqu’ils furent plus proches, Bak distingua les phalanges en sang et les dents cassées. L’ombre mince à ses pieds indiquait que le milieu du jour n’était pas passé depuis longtemps. « Bien tôt pour une rixe », pensa-t-il, mais quand tant d’hommes se trouvaient désœuvrés, les bagarres étaient inévitables.

Faisant signe à Nebamon de le suivre, il s’écarta pour laisser ses hommes conduire leurs prisonniers dans le corps de garde. Quand le dernier des cinq disparut par la porte, Bak sourit aux Medjai pour les féliciter de leur travail. Sachant que l’entrée serait bruyante et puerait la sueur, il préféra attendre le retour au calme pour les suivre à l’intérieur.

— Qu’est-ce qui t’amène, Nebamon ?

— Le bruit court que tu as trouvé un mort dans le désert, dit le marchand du ton d’un homme rond en affaires. Un chasseur, abattu avec ses propres armes.

— La patrouille du désert a en effet trouvé un corps, répondit Bak sans s’étonner de la distorsion des faits. Un chasseur nommé Intef. Le connaissais-tu ?

— Non, mais je le voyais assez souvent : il marchait devant deux ou trois ânes chargés de gibier. C’est le second meurtre en moins de… quoi ? deux jours ? Franchement, je me sens préoccupé.

— Pas tant que moi.

— D’après ce que j’entends dans les rues de cette ville, tu n’as aucune idée de l’identité du coupable. Personne à interroger, pas de piste à suivre, pas d’indice concret qui t’indique la voie. Pour parler sans détour, tu es dans l’impasse.

Bak retint une réplique acerbe. L’accusation était injuste – son enquête commençait à peine –, néanmoins il s’en sentit ulcéré. Peut-être était-ce précisément l’intention de Nebamon : le piquer au vif jusqu’à ce que la colère lui délie la langue. Mieux valait songer cela qu’imaginer la rumeur courant sur toutes les lèvres.

— Je ne progresse pas aussi vite que je l’aimerais, admit-il. Cependant, la situation n’est pas si sombre que tu le dis.

Des bruits de sabots résonnèrent dans une ruelle adjacente et un homme bedonnant apparut au coin. Il avançait en toute hâte à la tête d’un train d’ânes, chacun chargé de quatre énormes jarres de bière.

— Faites place ! cria-t-il.

Pour dégager la voie, Bak attira Nebamon sur le terrain sablonneux situé derrière le vieux corps de garde, qui était l’un des rares grands espaces découverts de Bouhen. On y avait rassemblé des dalles de pierre inachevées, du bois et quelques piles de briques crues. Ces matériaux serviraient un jour à réparer l’extrémité du bâtiment, composée de plusieurs grandes pièces dont la destination restait à définir.

— Comment un honnête marchand peut-il se consacrer à ses affaires alors que la mort rôde de toutes parts ? s’indigna Nebamon. Même si nous pouvions faire transporter nos cargaisons, ce qui, grâce au capitaine Neboua, n’est pas le cas, nous n’oserions les confier à une caravane. Tous ceux qui empruntent les pistes du désert craignent pour leur vie. Nous ne sommes même pas en sécurité entre les murs de cette garnison !

Bak refoula sa colère. Il aurait bien dû s’attendre à ce genre de réaction : des hommes au cœur pusillanime transformaient un murmure en un hurlement.

— Ces deux meurtres très rapprochés semblent alarmants, je te l’accorde, mais ce n’est qu’un caprice des divinités, raisonna-t-il, espérant paraître plus convaincu qu’il ne l’était vraiment.

— Néanmoins…

— Intef a été abattu dans un but précis, et Mahou pour une raison totalement autre, ajouta-t-il avec insistance.

— Liée à la défense d’éléphant ?

— C’est ce qu’il semblerait.

Bak regarda le dernier âne passer, suivi d’un gamin muni d’un bâton, fermant la marche.

— Un homme aurait abordé Mahou la veille de son départ, pour lui proposer de convoyer des marchandises en fraude. L’incident s’est produit chez Noferi.

— Nous jouions aux osselets, cette nuit-là. Nous étions dans l’alcôve. Lui, moi et… Prétends-tu qu’un de nous a caché cette défense à bord de son bateau ? Qu’un de nous l’a tué ? Tu n’es pas sérieux ! se récria-t-il, les yeux écarquillés.

Bak fut surpris de la finesse de Nebamon. Parmi les cinq suspects, le marchand était le dernier qu’il aurait cru capable d’une déduction aussi rapide.

— Aurais-tu, par hasard, entendu quelqu’un parler de contrebande, ce soir-là ?

— C’est possible, répondit Nebamon, qui fouilla sa mémoire, les sourcils froncés, avant de conclure avec un haussement d’épaules : Ici, nous sommes sur la frontière, lieutenant. On parle de contrebande comme on respire.

— Tu n’as vu personne chuchoter à l’oreille de Mahou ?

— À part lui, nous étions cinq à disputer cette partie. Pas un d’entre nous ne manque d’audace – il suffit de nous voir parier pour s’en rendre compte –, toutefois je doute qu’un seul lui aurait adressé une telle proposition devant tant de témoins, dans un si petit espace…

— Et surtout à un homme aussi droit et intègre que Mahou.

Bak ne mesura le cynisme de sa réponse que lorsque Nebamon éclata de rire.

— Loin de moi l’idée de le déprécier, mais je commence à me lasser d’entendre ces paroles.

— Sa probité pouvait être fatigante, convint le marchand, retrouvant son sérieux. Chaque fois que je me plaignais du pourcentage exorbitant qu’il réclamait pour transporter mes marchandises, il me rappelait d’un ton ferme que ces objets étaient en parfaite sécurité entre ses mains, et qu’il aurait grand soin d’en livrer la totalité à mon agent, à Abou.

Bak plissa les yeux.

— Il exigeait plus que son dû ?

— Jamais. Sa réputation avait trop de valeur à ses yeux.

Nebamon traversa la chaussée, fit quelques pas dans la rue, puis s’arrêta pour se retourner vers Bak.

— Il ne m’a pas grugé une seule fois. En contrepartie, il ne manquait jamais d’exiger les prix les plus hauts pratiqués sur le marché.

Lorsque le marchand s’éloigna, Bak le considérait sous un nouveau jour. Certains le décrivaient comme un mou, un négociant sans envergure, et il avait pris leurs témoignages pour argent comptant. Désormais il doutait de l’authenticité de ce portrait. Nebamon possédait une vive intelligence et se montrait prompt à voir au-delà des apparences. Un homme à ne pas sous-estimer.

 

Bak avait l’impression que son enquête tournait en rond. Il se hissa sur le mur de l’esplanade, au-dessus du fleuve. Le port était calme. Il n’y avait pas de marchandises à décharger, pas de cargaison ou de tribut à inspecter, pas de taxe à collecter. Les marins s’étaient étendus sur les pontons pour piquer un petit somme au soleil. Les gardes arpentaient les quais à une allure d’escargot. À mi-fleuve, deux bateaux de pêche réduisaient lentement la distance qui les séparait. Dans les filets que l’on remontait, l’éclat argenté des poissons sautant et frétillant pour s’échapper attirait des dizaines d’oiseaux, telle la promesse d’un festin.

Ce spectacle familier, l’odeur de poisson et de vase, les éclaboussures jaillissant sur la berge allégèrent le tourment qui pesait sur Bak. Mais bientôt il tourna ses pensées vers Intef. Les dieux avaient conspiré pour effacer tout vestige de son passage dans le désert stérile, toute trace de son meurtrier. À moins de savoir faire parler des bijoux anciens…

Intef avait sans doute trouvé le précieux butin au cours de sa dernière chasse, peut-être dans un tombeau depuis longtemps oublié. Sinon, il l’aurait dissimulée chez lui au lieu de l’emporter dans le désert. Était-ce pour cela qu’on l’avait tué ? Parce qu’il connaissait l’emplacement d’un tombeau renfermant encore un trésor ? Ridicule ! Comme Noferi l’avait souligné, il y avait beau temps que les anciennes sépultures avaient été pillées.

Pillées, mais pas nécessairement vidées de tout ce qu’elles contenaient.

Autour de Bouhen, les tombeaux se comptaient à foison. Plus ils étaient proches du cimetière, plus ils étaient connus et risquaient donc d’avoir été mis à sac. Même s’il soupçonnait qu’Intef avait trouvé son petit trésor dans un coin isolé non loin de là où il gisait, le lieutenant décida d’éliminer d’abord le premier endroit qui venait à l’esprit, lorsqu’on cherchait la source de cette inexplicable richesse : le très vieux cimetière sis dans l’enceinte de Bouhen.

 

Un plateau rocheux peu élevé marquait le site du cimetière en ruine. Des murs en brique crue et des monceaux de pierres, coiffant de petites constructions érigées maintes générations plus tôt, saillaient du sable amassé par le vent contre le flanc du plateau. Des trous béants et des marches ensablées menaient à des cavités noires dans le sol. La haute muraille extérieure de Bouhen dominait l’étendue désertique, offrant à la sentinelle postée sur les remparts un horizon à perte de vue. La ville au-dehors semblait lointaine, indifférente aux femmes et aux hommes ensevelis à quelques pas, et depuis longtemps oubliés.

Bak avait découvert, jouant parmi les tombes, six garçons proches par l’âge d’Amonaya, le serviteur de Noferi. C’étaient les fils de soldats et de scribes, désormais nombreux à juger Ouaouat assez sûr pour leur famille. Contrairement au frêle serviteur, qui avait rarement l’occasion de jouer à l’extérieur, ces enfants étaient robustes et musclés. Leur corps bruni par le soleil se couvrait d’une fine poussière de sable, leur pagne court était taché par la sueur et la crasse.

— J’ai besoin d’aide.

Bak sourit dans l’espoir de les mettre à l’aise. À voir leur regard d’appréhension, c’était raté. Il ne s’étonna pas de leur méfiance. Ses Medjai les avaient chassés du cimetière à plusieurs reprises, et les sentinelles de la garnison les houspillaient souvent.

Il se concentra sur le plus grand des six, qu’il obligea à s’exprimer à leur place.

— Je t’ai vu ici des dizaines de fois, et je doute qu’à Bouhen quelqu’un connaisse ces tombeaux mieux que toi. Veux-tu me dire ce que tu sais à leur sujet ?

— Ben, on…

Le garçon s’interrompit et regarda ses compagnons, recherchant leur aide.

— Je ne suis pas ici pour te punir ni pour te réprimander, assura Bak. C’est d’informations dont j’ai besoin, des informations que tu es le seul à détenir.

Le garçon se dandina sur place, peu convaincu.

Bak décida de tenter une autre approche, qui les inciterait peut-être à surmonter leur méfiance.

— L’un d’entre vous connaissait-il le chasseur Intef ?

Un garçon grassouillet, allant sur ses dix ans, dit d’une voix flûtée :

— Il y a longtemps, quand j’étais petit, il me laissait mener ses ânes chaque fois qu’il venait à Bouhen.

Le plus petit, encore potelé comme un bébé, fixait Bak les yeux écarquillés.

— On dit qu’une patrouille l’a trouvé, loin dans le désert. C’est vrai qu’on l’a tué par-derrière ?

L’aîné leur imposa silence d’un froncement de sourcils.

— Qu’est-ce qu’on a à voir avec la mort d’Intef ?

Bak ignora son ton de défi. Il préféra considérer cette question comme une invite, s’assit sur un pan de mur effondré et se mit à parler. Le grand garçon hésita, mais finalement il appuya sa hanche contre la pierre, les bras croisés sur sa poitrine. Un par un, ses compagnons s’installèrent à leurs pieds sur des poteries retournées et des tas de briques effondrées. Bak s’acquit dès le début leur attention entière en leur faisant jurer le secret, puis il obtint leur loyauté et leur respect en relatant ce qu’il savait sur la mort du chasseur, sans rien dissimuler.

— Pauvre Intef ! soupira le garçon grassouillet en déglutissant avec peine. Je l’aimais beaucoup.

— Maintenant vous comprenez pourquoi je suis venu vous trouver, continua Bak. Je ne connais rien à ces anciens tombeaux, alors que vous passez parmi eux une grande partie de votre temps.

L’aîné du groupe consulta les autres en silence et ceux-ci s’entre-regardèrent, se sondant, cherchant une réponse que chacun trouverait dans son cœur. Un message secret passa entre eux, une décision fut arrêtée sans qu’un mot soit proféré. L’aîné se leva, redressa les épaules et dit d’une voix qu’il tentait de rendre plus virile :

— Mon nom est Meri. Nous serons heureux de t’aider, avec mes amis.

Il les lui présenta, et tous les cinq hochèrent la tête et approuvèrent en chœur. En son for intérieur, Bak poussa un soupir de soulagement.

Meri parcourut des yeux le banc rocheux, aux murs brisés et aux voûtes effondrées.

— Intef n’a rien trouvé ici. Les grands tombeaux ont été vidés il y a longtemps, les petits ne contiennent aucune richesse.

Bak avisa un escalier taillé dans le roc et encadré par ce qui ressemblait à un muret de brique crue. À une extrémité, un pilier arrondi le mit sur la voie : le mur était en fait un vestige d’une voûte. Au pied des marches, un trou d’obscurité lui adressait comme un appel.

— Je dois voir par moi-même à quoi ils ressemblent.

Une autre consultation hâtive.

— On va t’emmener dans notre préféré, un des plus sûrs, déclara Meri. Il est creusé dans le roc et n’a pas de toit en brique.

Se traçant un chemin parmi les éboulis, les fossés et les crevasses, ils longèrent la paroi rocheuse jusqu’à une volée de marches entre des murs semblables aux autres. Deux grosses poteries d’argile, qui avaient dû contenir de minuscules corps d’enfants, flanquaient une dalle de pierre où l’inscription estompée par les intempéries était devenue illisible. Meri s’enfonça dans les profondeurs de l’escalier. Bak le suivit, aboutit à une entrée tout au fond, se courba sous le linteau bas et se retrouva dans une salle obscure. Trois marches supplémentaires le conduisirent à la chambre souterraine dont il dégagea la porte. Le soleil perçait faiblement, mais assez pour qu’on pût y voir.

La chambre était petite, guère plus large que ses bras étendus et deux fois plus longue, avec un pilier rudimentaire au centre. Ses cheveux frôlaient le plafond de pierre. Deux salles s’ouvraient sur la droite, formant un espace aussi vaste que l’entrée, et chacune contenait une niche vide. L’air chaud et sec sentait la poussière. Tous les murs, nus et grossièrement taillés, conservaient l’empreinte des ciseaux du maçon. Les corps inhumés là pour l’éternité avaient depuis longtemps disparu.

Cela ne ressemblait en rien aux lieux funéraires proches de Ouaset tels qu’on les avait décrits à Bak, ces grandioses excavations aux sculptures somptueuses préparées pour les personnages de haut rang à la cour royale. Mais à quoi fallait-il s’attendre sur la frontière, bien loin de la capitale de la riche et puissante Kemet ?

— Ce tombeau est-il typique ? demanda-t-il en veillant à ne pas montrer sa déception.

— C’est l’un des plus beaux, annonça Meri avec fierté. La plupart sont petits, à peine mieux que des trous dans la terre, et les rares toits qui tiennent encore ont l’air sur le point de crouler.

— Est-ce ainsi dans les cimetières situés hors de l’enceinte, à l’ouest de cette forteresse ?

— Oui.

Bak prit la tête pour remonter les marches, s’arrêta au sommet et examina les superstructures en ruine qui bordaient la paroi du surplomb rocheux.

— Avez-vous déjà trouvé un tombeau intact ?

Les plus grands se livrèrent à une autre de leurs conférences silencieuses. Le plus jeune, n’y tenant plus, demanda de sa petite voix :

— Tu le diras à personne ?

Meri lui lança un regard écœuré.

— Je le dirai à un seul homme, répondit Bak, mon sergent Imsiba, qui est pour moi aussi proche qu’un frère. Cela n’ira pas plus loin, je vous le promets.

Il craignait que cet aveu ne les décide au silence ; bien au contraire, il les rassura. Après avoir recueilli un accord unanime, Meri s’assura d’un coup d’œil circulaire qu’aucun intrus ne pouvait les entendre, et prit une voix basse de conspirateur.

— Nous avons découvert quatre tombeaux qui ont l’air de ne jamais avoir été ouverts. Quand on a trouvé le premier, on a eu l’idée de s’y forcer un passage, mais on était petits, à l’époque. On a eu peur. Maintenant on aime veiller sur eux, s’assurer qu’ils sont respectés.

— Tout comme les gardes qui veillaient sur les tombeaux des anciens souverains de Kemet, répondit Bak avec le même sérieux.

Cinq têtes brunes acquiescèrent vigoureusement, la mine grave, les yeux sombres et solennels.

 

— Nous avons regardé dans dix ou douze tombeaux, relata Bak. De tristes endroits, pleins d’ossements éparpillés, de planches de sarcophage brisées, de tessons de poterie, sans nulle mention de ceux qui reposaient jadis à l’intérieur.

Il sauta par-dessus une flaque en train de sécher, écrasant la terre fragile sur le côté.

— Intef a trouvé les bracelets ailleurs, j’en suis convaincu, toutefois j’ai recommandé aux gamins d’ouvrir l’œil, de guetter des signes d’intrusion dans les cimetières à l’intérieur et hors des murailles. S’ils savent quoi que ce soit, ils ont promis de nous avertir.

— Mon ami, tu as le don de transformer en alliés les êtres les plus improbables.

Accordant au Medjai un bref sourire, Bak contempla la terre qu’ils traversaient au nord de l’oasis, sur la rive opposée à celle de Bouhen. Ils n’étaient qu’à une courte distance des champs prospères de Penhet, Netermosé et leurs voisins, mais le contraste était saisissant. Des habitations misérables côtoyaient le désert, dont le sable envahissait et mouchetait les lopins sur sa périphérie. Sur ces terres, toujours les dernières à recevoir les eaux régénératrices de la crue et toujours les premières desséchées, les arbres, les vignes et les buissons étaient plus chétifs, leurs fruits n’étaient plus aussi abondants ni aussi sucrés.

— Ce doit être la maison d’Intef, dit Imsiba, indiquant du menton une bâtisse en brique crue, non peinte, brisant l’horizon entre l’oasis et le désert.

La demeure était petite – deux pièces tout au plus – et flanquée d’un appentis. Une vigne d’âge vénérable déployait ses vrilles en travers de l’abri et du toit plat. À l’ombre, une vache rousse efflanquée allaitait un veau vacillant, en compagnie de deux ânons. Un troupeau d’oies grattait et picorait de la paille fraîche répandue sous les sabots des animaux, l’éparpillant plus encore.

Des aromates et de l’ail accrochés au toit de l’appentis embaumaient l’atmosphère.

Une fillette d’environ huit ans sortit, la hanche déjetée pour supporter le poids du bébé qu’elle portait. Un petit garçon nu, à peine en âge de marcher, les regarda à la dérobée de l’autre côté de la porte et pouffa avec espièglerie.

La fillette les considéra d’un air méfiant.

— Ma mère est là-bas.

Elle tendit le doigt vers un champ peu éloigné, où une femme était agenouillée entre des rangées de petites plantes vertes aux feuilles abondantes, espacées avec soin pour leur laisser toute la place de pousser. Des melons, devina Bak. Deux enfants, eux aussi à genoux, s’occupaient du champ. Consterné, Bak ravala un juron. Il s’attendait à de la pauvreté, mais cette surabondance de bouches à nourrir lui causait un choc. Les fausses couches étaient fréquentes dans ces familles démunies, et la mortalité élevée parmi les nourrissons.

— Une femme seule avec cinq enfants, la plupart trop jeunes pour gagner leur pain… dit Imsiba en secouant la tête d’un air lugubre. Peu survivront jusqu’à la prochaine crue.

— Mon père fulmine parfois contre les grands domaines de Kemet, où tant d’ouvriers peinent pour si peu, cependant il admet qu’on n’y laisse pas mourir de faim une veuve et des orphelins.

La femme les aperçut, se leva et s’avança vers la maison en longeant un sillon peu profond. Son ventre était arrondi par une nouvelle grossesse. Les enfants restés dans le champ se tournèrent pour les fixer avec curiosité, mais un mot de leur mère les renvoya à leur besogne. La grande fille chassa le petit dans la maison, mais resta près de la porte pour observer et écouter.

La femme les salua d’un signe de la main. Remarquant la terre logée dans les lignes de ses paumes et sous ses ongles, elle adressa à ses visiteurs un sourire embarrassé.

— Les insectes nous affameraient si on les laissait faire.

Elle était petite et fine, proche de Bak par l’âge, mais vieillie prématurément par la fatigue et le travail.

— Nous ne serons pas longs, promit le policier en se présentant, ainsi qu’Imsiba.

— Je m’appelle Nehi.

Elle leur offrit le banc devant la maison et poussa près d’eux un gros pot renversé pour s’en faire un siège. Les mains serrées sur ses genoux, elle jouait avec l’anneau qui entourait son majeur droit. Ses yeux, tels de profonds bassins de tristesse et d’anxiété, se posaient tour à tour sur chacun des deux visiteurs.

— Les ânes de mon époux… Que sont-ils devenus ?

— On s’en occupe avec soin, assura Imsiba. Je les ai installés moi-même dans un enclos à Bouhen. Nous pouvons te les amener ici, si tu veux, ou les laisser où ils sont et les vendre en ton nom. C’est à toi d’en disposer comme bon te semble.

Elle poussa un soupir saccadé et murmura :

— Je craignais qu’ils soient perdus.

Imsiba lui parla alors du gibier que transportaient les bêtes de somme. Le prix qu’il en avait tiré provoqua un faible sourire. Mais le plaisir de la femme était superficiel, et lourd son fardeau. Elle courba la tête, pleine d’une souffrance muette, et fit tourner sur son doigt l’anneau, orné d’une pierre verte. La fillette sur le seuil posa le bébé par terre et courut vers sa mère. Elle l’enveloppa de ses bras, la serra contre elle et lui chuchota des paroles de réconfort. Bak et Imsiba se tinrent cois, les yeux rivés sur leurs mains, et attendirent.

Nehi souleva son visage de la mince poitrine de sa fille et caressa les cheveux courts et raides.

— Va t’occuper du bébé, petite.

Pendant que la fillette rentrait dans la maison avec son petit frère, la femme se tourna à nouveau vers les deux hommes.

— Pardonnez ma faiblesse. Je dois m’accoutumer à l’absence de mon époux.

Bak résista à l’envie de s’éclaircir la gorge.

— Pour ma propre satisfaction et pour la tienne, Nehi, je voudrais arrêter son meurtrier. Peux-tu me dire si quelqu’un souhaitait la mort d’Intef ?

— Personne.

Elle leva la main pour s’essuyer les yeux, la trouva noire de terre, et la reposa sur ses genoux.

— C’était un homme tranquille, qui ne se mêlait pas des affaires des autres.

— Il s’arrêtait parfois pour prendre une bière dans une maison de plaisir de Bouhen, rectifia Bak avec douceur. C’est un lieu chaleureux, souvent bruyant, pas du genre que fréquente un solitaire.

— Oui, chez Noferi… Un homme peut être silencieux, et pourtant apprécier la compagnie des autres, répondit-elle avec un pauvre sourire.

« Surtout celui qui sait trouver à son retour une maison pleine de bébés », songea Bak.

— Évoquait-il quelquefois des gens qu’il rencontrait là-bas ?

— Il parlait souvent de Noferi. Il l’aimait bien. Il… Il me parlait du lion, et de la manière dont elle l’avait eu.

Le regard de Nehi tomba sur ses mains entrelacées. Soudain elle se figea, le corps et la voix crispés. Bak remarqua ce changement d’attitude, cette tension. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui les avait provoqués. Pas leur conversation sur Noferi, il en était sûr.

— Sais-tu s’il y est allé, il y a environ une semaine ?

Elle plissa le front, réfléchissant.

— Je ne…

— Il était à la maison, maman, pas à Bouhen, intervint la fillette, qui était revenue sur le seuil, laissant le bébé à l’intérieur. C’est quand on a planté les haricots, tu te rappelles ?

Sur un hochement de tête de sa mère, l’enfant expliqua à Bak :

— Ça a pris plusieurs jours. Nous n’avons pas de bœuf, alors papa devait tirer lui-même le soc. Mais nous avons emprunté un âne chez Kamosé.

Ses grands yeux sombres se tournèrent vers l’appentis et une ombre voila son visage.

— On avait trois ânes, alors. Papa a dit que c’était trop, et nous en avons échangé un contre de l’huile et des chèvres.

— On dirait que nous n’avons jamais assez de lait, soupira Nehi en posant la main sur son ventre renflé.

Sa bague était bien visible. Un large anneau d’or, au scarabée vert poli par le temps dans un chaton ovale. Un autre exemplaire des bijoux anciens, Bak en eut la conviction. Intef avait bel et bien découvert un tombeau, non durant son ultime voyage dans le désert, mais plus tôt.

Conservant un ton égal pour dissimuler son brusque intérêt, il remarqua :

— Ta bague est magnifique, Nehi. Puis-je la voir ?

Elle se raidit, parut au bord de la panique. Au prix d’un effort manifeste, elle composa un sourire et tendit une main tremblante de nervosité.

— Elle est jolie, n’est-ce pas ? Intef l’a trouvée sur la berge quand les eaux se sont retirées. Elle est de peu de prix, à ce qu’il m’a dit. Rien que du bronze et de la faïence, qui ne valent pas la peine qu’on les vende. C’est pourquoi il me l’a donnée.

Nehi parlait trop vite, d’une voix soudain stridente. Elle n’avait pas l’habitude de mentir.

— Nous avons découvert deux bracelets très anciens et de très grande valeur cachés sur un de ses ânes, ainsi que des perles d’or. Cette bague aussi est ancienne, et non en bronze et en faïence, mais en or et en jaspe.

— Tu te trompes ! s’écria-t-elle en dégageant sa main pour la serrer contre son sein. Cette bague n’a aucune valeur !

Elle se mit à sangloter, la voix brisée.

— Tu nous crois donc riches au point de pouvoir garder pour nous un bijou précieux ? D’en contempler la beauté, au lieu de l’échanger contre de la nourriture ?

Elle se couvrit le visage de ses mains et gémit, épanchant la profonde souffrance de son cœur. Sa fille courut l’enlacer et foudroya du regard Bak et Imsiba.

— Laissez-nous. Mon papa est parti et vous faites de la peine à ma maman. Comment pouvez-vous être aussi méchants ?

Mesurant sa propre témérité, elle plaqua la main contre sa bouche, mais toisa les deux hommes d’un air de bravade. Cette attitude était stupide et n’avait pour but que de dissimuler sa peur, qu’ils lisaient dans ses yeux. Bak aurait été en droit de l’arracher à son foyer pour la conduire à Bouhen et la punir sévèrement de son impudence.

Il préféra tourner le dos.

— Viens, Imsiba. Nous n’obtiendrons rien de plus ici.

 

— Elle sait qu’Intef a découvert un tombeau, fit observer Imsiba.

— Elle nous en apprendra peut-être davantage dans quelque temps, mais pour l’instant elle est trop effrayée, trop inquiète pour ses enfants.

— Tu penses qu’elle ne dispose vraiment d’aucune ressource ?

La voix de Bak refléta la préoccupation d’Imsiba.

— Tout dépend de la quantité d’objets qu’Intef a dissimulés. Mais en connaît-elle seulement la cachette ? Et sait-elle comment les écouler à son meilleur avantage ?

— Tu crois que oui ?

— Je prie pour qu’il en soit ainsi.

Ils longeaient un champ de haricots en pente, où pointait le vert tendre des jeunes pousses. Un ruisselet s’écoulait d’un canal d’irrigation peu profond, jalonné de brèches afin que l’humidité vivifiante se répande à travers la terre. Le temps où les plantes pouvaient s’en gorger était compté, car sous peu le canal s’assécherait et chaque goutte devrait être apportée de loin.

— C’est tellement important, d’après toi, de découvrir le tombeau d’où proviennent les bijoux ? interrogea Imsiba.

— J’aimerais le savoir, répliqua Bak avec un petit rire sans joie.

Ils s’arrêtèrent au coin du champ et contemplèrent l’oasis. Moins d’une semaine avait passé depuis que Rennefer avait tenté de tuer son mari, toutefois, en ce bref laps de temps, de nombreux champs s’étaient parés du vert éclatant du renouveau. Dans les zones plus basses, les dernières quittées par les eaux, hommes, femmes, enfants et bœufs se déployaient pour labourer le sol noir fertile et semer la prochaine culture. Derrière eux, les oiseaux picoraient la terre retournée, en quête de vers et de glanes restées à la surface.

Bak crut distinguer au loin la ferme de Penhet. Que de péripéties, depuis qu’il s’y était rendu !

— Un jour prochain, Rennefer comparaîtra devant le commandant Thouti. Il repousse le moment de rendre son verdict, mais quand il se décidera à la convoquer, il exigera un exposé complet des faits. Allons nous enquérir de la santé de Penhet, et voyons comment il se porte sans sa compagne.

— Une compagne ? maugréa Imsiba. Dis plutôt une vipère.

 

— Je me doutais bien qu’elle serait furieuse, expliqua Penhet. C’est pourquoi je répugnais à lui révéler l’arrangement. Mais ça, jamais je ne m’y serais attendu.

Il montra d’un geste vague son dos et les bandages qui l’emmaillotaient du cou jusqu’à la taille.

— C’est ma femme qui panse ses blessures, dit Netermosé, assis sur un tabouret près de la paillasse où le blessé restait couché sur le ventre, le chat roux pelotonné contre sa cuisse. Elle a compté onze plaies. La plupart sont superficielles et sans gravité, mais deux auraient pu lui coûter la vie s’il avait continué à saigner.

— Je rends grâce à Amon que tu sois arrivé, renchérit Penhet en tapotant le pied de son voisin. Sans toi, elle aurait eu le temps de continuer…

Il secoua la tête, incapable d’exprimer cette idée abominable.

Bak observa la cour, aussi propre que lorsqu’il l’avait vue pour la première fois. Rennefer en aurait conçu de l’amertume.

— Tes serviteurs ont l’air consciencieux.

— L’épouse de Netermosé les mène à la baguette.

— Vous avez donc signé votre accord ? demanda Imsiba.

Les deux cultivateurs échangèrent un regard de mutuelle satisfaction.

— Nous avons conclu un nouvel arrangement, répondit Penhet.

— Il gardera la terre, poursuivit Netermosé, même le lopin qui a provoqué la colère de Rennefer. Moi, je m’occuperai de ses champs, je l’aiderai à soigner son bétail…

— Et nous partagerons les bénéfices, acheva Penhet en souriant.

L’accord paraissait honnête et assurait aux deux hommes ce dont ils avaient besoin : plus de terres pour Netermosé et un moyen de subsistance pour Penhet.

— Meret n’est pas encore installée chez toi ? demanda Bak.

— Non, déclara Penhet, jouant avec les oreilles veloutées du chat sans pouvoir affronter le regard du policier. Je n’ai plus de goût pour elle.

Bak n’en fut pas surpris. La jeune fille avait marqué la fin d’une époque ; comment pouvait-elle représenter un nouveau départ ?

— Je m’évertue à lui répéter qu’il a besoin d’une femme pour s’occuper de lui, et avec qui les serviteurs auront intérêt à marcher droit, dit Netermosé. J’ai une grande maison et mon épouse est absorbée par de multiples occupations. Elle ne peut venir ici éternellement.

— Je suis encore sous le choc. Même mes serviteurs sont bouleversés, argua Penhet. Peut-être plus tard. Une fois que Rennefer sera…

Il secoua la tête, refusant d’envisager le sort qui attendait la compagne de toute une vie.

— En tout cas, pas Meret. Une autre, je ne dis pas…

Bak pensa à celle qu’Imsiba et lui venaient de quitter, à la maison minuscule, aux nombreuses bouches à nourrir.

— Je connais une femme, veuve depuis peu, que l’on pourrait persuader de vivre ici. Toutefois, je dois t’avertir qu’elle a plusieurs enfants.

Il s’abstint néanmoins d’en divulguer le nombre exact.

— Des enfants ? répéta Penhet, dont le regard s’éclaira. Je ne sais depuis combien de temps je n’ai pas entendu un rire d’enfant chez moi. Même mes servantes sont stériles.

Bak jeta un regard furtif à Imsiba, qui le fixait d’un air soupçonneux comme s’il croyait à un plan préparé à l’avance. Peut-être était-ce vrai, songea Bak. Pas par lui, mais par les dieux. Et si tel était le cas, ni la vérité ni un mensonge n’ébranlerait Penhet. Son destin était scellé. Aussi, il relata la mort d’Intef et parla de la famille misérable, à l’extrémité de l’oasis.

— Cinq enfants, murmura Penhet d’un air pensif, ni satisfait ni rebuté.

— Tu aurais toute une famille, remarqua Netermosé sur un ton de prudente réserve.

Bak demeura muet. Il appartenait au fermier de prendre sa propre décision. Imsiba alla attendre sous l’appentis sans mot dire, dissimulant dans l’ombre son rire silencieux.

Penhet rompit le long silence.

— Netermosé a raison. Je ne peux continuer à dépendre de son épouse jour après jour. Pourtant, il me faut quelqu’un. Mes blessures nécessitent des soins et mes serviteurs ont besoin d’une main ferme pour les diriger.

Il se tut, sourit comme pour lui-même.

— Et… Oui, avoir des enfants dans cette maison me changera agréablement.

Bak remercia Amon dans son cœur, et pria afin qu’une union en résulte, qui durerait pour toute l’éternité.

Le visage de Maât
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